Certains font naître le compagnonnage autour de la construction du temple de Jérusalem, au temps du célèbre roi Salomon, d'autres dans l’Egypte des pharaons ou encore au temps des cathédrales et des Templiers.
Dès le VIème siècle av. J.-C., à Rome, des collèges d'ouvriers à caractère institutionnel apparurent et les spécialistes se déplacèrent avec les légions. Il est vraisemblable que le monde celte a connu des collèges semblables, puisque, assez tôt dans l'histoire, le nombre croissant des individus et la différenciation des techniques entraînèrent une division du travail qui généra une hiérarchie des fonctions et l'apparition de véritables castes.
La compétition économique amena la préservation des secrets de fabrication, des tours de main qui ne furent communiqués qu'à des "collègues" sûrs, donc cooptés. Ainsi, l'essence même du compagnonnage est contenue dans le développement des premiers groupes humains.
Premières traces écrites au XII ème siècle
Les ordres conventuels (ordre religieux réunissant des moines au sein d'un couvent) ont été les refuges des "manuels qualifiés". Bénédictins, Chartreux, Cisterciens regroupèrent les Compagnons autour de leurs monastères.
Nous retrouvons les premières traces écrites de l'existence du compagnonnage au XIIème siècle, après le concile de Troyes. Des manuscrits mentionnent, en effet, que les ouvriers les plus qualifiés, parmi ceux travaillant à la construction des cathédrales sont "les Compagnons du Saint Devoir de Dieu".
Ces Compagnons obtinrent des franchises, c'est-à-dire le droit de circuler librement de chantier en chantier. Ils apprirent par ailleurs de l'ordre Templier la connaissance de la géométrie descriptive et de la décomposition graphique des forces, ce qui leur permit de construire des édifices calculés.
Des bâtisseurs de cathédrale
Cette science, tenue absolument secrète, se transmettait de bouche à oreille, de maître à élève, car elle était une initiation de métier à ne dévoiler qu'à ceux qui en étaient dignes, c'est-à-dire à ceux qui pouvaient eux-mêmes l'appliquer. Cela explique la qualité extraordinaire de construction des cathédrales des XIIème et XIIIème siècles qui restent les joyaux de notre capital architectural. Ces mêmes qualités se retrouvent dans les cathédrales construites au début du XIVème siècle par des Compagnons expatriés en Espagne, en Italie du Nord, à Strasbourg et en Europe centrale.
La Révolution française abolit le corporatisme bourgeois qui pesait sur les ouvriers et ne reconnut pas pour autant le droit de coalition ni celui de grève. Le compagnonnage des métiers ayant construit les cathédrales (Tailleurs de pierre, Maçons, Charpentiers, Serruriers, Menuisiers, Plâtriers, Couvreurs) fut un catalyseur des espoirs du monde professionnel.
Le marasme économique qui suivit le Premier Empire incita les ouvriers à chercher un emploi hors de leur région natale. Le Tour de France des cathédrales fut remplacé par le Tour de France de l'emploi où chacun put augmenter la somme de ses connaissances professionnelles par l'apprentissage de techniques et savoir-faire multiples ; ce fut ensuite l'apogée du compagnonnage.
À la fin du XIXème siècle, le machinisme qui engendra la grande concentration industrielle faillit lui être fatal. Seule une poignée de Compagnons maintint la tradition entre les deux dernières guerres.
Le besoin de se surpasser
À l'aube du XXème siècle, l'historien Martin Saint Léon pronostiquait l'extinction du compagnonnage et le déclin, accéléré par la Première Guerre mondiale, a, en effet, été fatal à de nombreuses corporations. La plupart de celles qui avaient survécu jusqu'aux années cinquante ne tenaient plus que par une poignée d'hommes. De ces fonctions qui avaient été sa raison d'être jusqu'à son apogée - défense des intérêts de l'ouvrier, secours mutuel, transmission du savoir - ne restait au compagnonnage que cette dernière, si l'on s'en tient à une froide analyse. Mais si l'on veut expliquer le renouveau qu'il a connu dans la seconde partie du siècle, il faut bien chercher des raisons ailleurs. Aucun sociologue ne s'est penché sur la question, mais on peut, sans risque, résumer les motivations de ceux qui viennent au compagnonnage par ces quelques mots : la quête d’un idéal.
Le besoin de se surpasser en développant ses capacités tant en habileté qu'en connaissances (immédiat chez certains et que l'émulation développe chez d'autres) trouve un champ sans limites pour s'exercer dans l'enseignement du compagnonnage.
Avec les valeurs qu'il met en avant - fraternité, équité, goût de l'effort pour le bien commun - le compagnonnage répond à l'attente d'une jeunesse éprise d'idéal et son ancienneté est garante du bien-fondé de leur mise en application.
Les cérémonials, les symboles, les coutumes, qui font que le compagnonnage est parfois considéré comme passéiste, ne sont là que pour marquer la continuité avec ceux qui ont marché sur la même voie ; mais cela ne nous amène pas pour autant à fermer les yeux sur notre époque.