CMO numéro 308 - octobre 2008
Ce trimestre, CMO célèbre le centenaire de la naissance de Raoul Vergez. Fondateur et premier rédacteur en chef de notre revue, ce compagnon charpentier a également été un des fondateurs de la Fédération compagnonnique et du compagnonnage européen, un entrepreneur qui a promu le lamellé-collé en France, international de rugby, chef de gare, poète et romancier… Cette dernière activité, qui lui a valu plusieurs succès, l’a également conduit à devenir cinéaste, pour l’adaptation de son roman « La Pendule à Salomon ». Dans l’article qui suit, nous laissons Raoul Vergez nous conter, avec sa verve, son opiniâtreté, cette aventure épique pleine d’écueils…
A propos du film
La pendule à Salomon
Ou les vicissitudes d’un compagnon devenu cinéaste

Parce que j'ai trouvé dans le Compagnonnage un appui très fraternel, que partout où cette bande a été présentée, elle a trouvé un écho chaleureux, je dois expliquer ici les vicissitudes incroyables qu'elle a connues - merci à tous ceux qui m'ont aidé. Je les prie de m'excuser si, toutefois, ils ne m'ont pas reconnu capable.
Historique du film
Donc, j'avais écrit un livre: « La Pendule à Salomon » qui a obtenu le prix Thiers à l'Académie Française. Je n'avais jamais pensé à en tirer un film de long métrage, mais un jour, en mai 1960, à l'occasion de la distribution des prix à La Villette, nous offrîmes à 25 compagnons une écharpe d'honneur pour leurs cinquante années de Compagnonnage. Invité d'honneur, M. Brugère, délégué par le Ministre des Affaires Culturelles, qui avait lu mon bouquin, me déclara: « II faudrait faire un film avec cette histoire » Pourquoi pas! J’associai à cette idée mon éditeur René Julliard, qui très galant homme, accepta de très modestes droits d'édition. On choisit un metteur en scène, monsieur François Villiers auteur de « l’Eau Vive » d’après Jean Giono. Visite aux Pyrénées. Tout allait bien, lorsque je lu le premier scénario. Il ne pouvait convenir à une œuvre sur le compagnonnage. On avait rendu par trop commercial l’histoire de Noble Cœur. Pris au jeu, je rédigeai moi-même un scénario. Hélas ! Aucun distributeur ne nous accorda son appui. Pas commercial ! Ça manque de femmes. C’était vrai pour le cinéma, ça ne l’était pas pour le compagnonnage.
Entêté comme une mule, je continuai donc à préparer la chose. Société anonyme ! Engagement d’artistes. Je comptais sur l’aide du cinéma, ayant compulsé la liste des subventions accordées à des films où l’on violait, tuait, volait, où le revolver était l’outil de base. La commission d’avance sur recette me refusa son concours. Pas un sol pour le compagnonnage. Ah ! Si j’avais engagé une superbe « vamp » pour en faire la maîtresse de Noble Cœur ! Excusez-moi les compagnons, les faits sont les faits. Plus têtu que jamais (je ne regrette rien) je commençais à bâtir le pont. Louis Marguet, Barbot, Charles Edouard tous les superbes charpentiers de Toulouse et d’ailleurs se mirent à mon service. Une merveilleuse aventure, ce pont - sur un abîme pyrénéen. Deux arcs triangulés de 35 m chacun, dressés dans le ciel avec quatre mâts assemblés en portique sur une plate-forme en porte-à-faux. Cent vingt mètres au-dessus du vide. Fallait voir Poitevin Cœur Loyal avec ces coteries de 18 ans. Allait plus vite que les caméras. Fallait s'arrêter quand le soleil ne luisait pas. Et les autres, les cinéastes, qui ne me faisaient pas de cadeaux. Une minute dépassée ça coûtait cent mille balles. Je voulais prendre des compagnons pour tourner. Interdit par le Syndicat. N'importe! En trente-trois jours, le pont, le clocher préfabriqué par les frères Chetaille - des Compagnons de fraternité - tout était en place. La télévision vient au pont. Elle loupe la séquence : qu'elle aille au diable ! Allez Barbot, le feu là-dedans. Les larmes aux yeux, Jean Barbot - un sacré Soubise - fait flamber le cintre de soixante huit mètres de portée. Nous quittons les Pyrénées, laissant les habitants interloqués, je pourrais dire enthousiasmés par les jeunes Compagnons.
Le film est achevé - Bien fait! Qu’on me dit! Pur, moral! Social - le film - On a écrit 1.500 articles là-dessus. Pas une seule critique. De l'enthousiasme.
La Commission d'aide se réunit (J'ai la certitude qu'elle n'a pas vu le film). En tout cas, elle me refuse l'avance sur recettes. On peut pas donner de l'argent à tout le monde! Elle subventionne toutes les diableries, la Commission. Aujourd'hui que le cinéma est perdu, elle a gagné, la Commission, avec sa pornographie. Des parlementaires, des amis vont voir André Malraux qui, malgré la Commission, me consent dix millions d'avance. Merci Monsieur le Ministre!
Et puis, les distributeurs! Unanimité. Tous refusent un film social. L'un d'eux, un des plus gros, me dit: Votre film est d'un sacré courage. Il pleurait, le distributeur, lorsque Noble Cœur reçoit les couleurs à la boutonnière.
- Alors, monsieur, vous le prenez, hein ?
- Ah non alors!
- Dites-moi pourquoi monsieur ?
- C'est facile! Il est trop pur! Jamais le public ira voir ça. Veut de la femme, le public. De la canaille. Des mégots au coin des lèvres.
Bon sang! Allons au festival de Cannes! Je vendrai mes clarinettes, ma dégau, ma vielle bezingue, mais j'irai jusqu'au bout de l'aventure.
Ce festival de Cannes, c'est l'antichambre de l'enfer. Le rouleur c'est Satan. Sophia Loren passe devant moi et le peuple beugle à ses trousses comme si c'était Jeanne d'Arc. Aux terrasses des hôtels, des starlettes s'enroulent autour des invertis. Horribles rapaces, tristes galapias.
Huit jours je suis resté là, à les regarder, tous ces croupis, ces cloportes! Puis la rage me prend. J'appelle les compagnons. Ils arrivent de Marseille avec les chefs-d'œuvre et les cannes. On installe tout ça devant le palais du festival. Tourangeau chante la chaîne. Les rapaces nous regardent. Figés les rapaces. Pourquoi donc les compagnons n'iraient-ils pas au festival?
Ah! Ce fut un bon moment. Le lendemain, on présentait la Pendule au Palais. Les Galapias ont trouvé ça très beau. Ils ont applaudi. Mais les distributeurs? Zéro! Enfin j'ai vendu le film au Canada. Ils l'ont trouvé à leur goût. L'ont fait passer à la Télé de Montréal. Dans leur journal « Le Devoir » on a dit: « C'est un petit bout de la terre de France, cette histoire-là ». Enfin quoi? Eh bien! « La Pendule à Salomon » a été refusée par le cinéma français. Le croirez-vous ? J'en suis fier, un peu à la manière de ce puritain tombé dans un tripot de la vieille Angleterre, qui se retrouva dehors, à l'air pur... C'est ça la vie, quand on croit trop à ce qu'on fait.
Je profite de l'occasion pour remercier tous ceux qui m'ont aidé. Mon Dieu, sont-ils nombreux! Pour l'honneur de les avoir connus, tous, je recommencerai.
Pour certaines paroles, tant de lettres et tout ce qu'il m'a paru susciter d'intérêt envers le Compagnonnage, malgré la redoutable cohorte à qui j'ai eu affaire, je suis certain qu'il reparaîtra, ce film-là, « La Pendule à Salomon ».
Bientôt! Vous verrez. Car la fortune est lente à sourire, mais les audacieux sont en général gens patients.


Commentaires
Bonjour à tous, je suis l'une des petites filles de Vergez, et quand le film est sorti, sans diffuseurs, sans pub, sans promos ni interviews, Raoul a loué une salle sur les Champs Elysées pour l'y projeter, et nous ses petits enfants, âgés de 10 et 9 ans pour mon frère et moi, et 4 et 5 pour mes petites soeurs (accompagnées de leurs parents), nous avons 'fait la retape' c'est a dire alpagué les passants pour qu'ils aillent le voir ce film qui avait occupé la vie de toute la famille durant des mois et des mois… On tirait les manches et on disait aux passants 'venez voir le film, il est très bien'… Ca n'a pas suffit! mais je suis contente d'avoir relu cette interview que j'avais oublié… Quelle histoire… Françoise
Rédigé par sinier le 13 juillet 2010
bonjour, je me trouvais a bordeaux lorsque la coterie raoul verges demanda dans tous les siéges une participation financiére sous forme d,action et beaucoup répondirent favorablement suivant leur petit salaire ce fut une bonne action et je suis heureux d,avoir participer comme tant d,autres au soutien de ce film dont on parle encore salutation landais pret a bien faire
Rédigé par landais le 19 mai 2010
J'ai eu l'occasion de voir La pendule à Salomon à Lannion (22300) il y a plus de de 45 ans, chez le chapelier où était venu présenter le film Raoul Vergez en présence de Compagnons du Devoir qui étaient établis dont le menuisier dans la rue des chapeliers, et il fut présenter beaucoup de symboles avec beaucoup de générosité. Comme el film n'avait bien marcher en france, j'avais proposé qu'il soit diffusé au Québec où il a mieux marché. Je commence à en parler sur mon blog : http://www.pierresarlat.com/article-propos-sur-les-compagnonnage-45373427.html Pierre Sarlat
Rédigé par le 22 février 2010
Bonjour Pays et F:. J.François c'est aussi avec une douce émotion de te retrouver par le chemin de cet article, toi que j'ai perdu de vue depuis 1973 lors de ton passage à la Chambre d' Orléans où nous avons pu apprécier ton passage tant Culturel que celui de l'Homme. J'ose espérer que tu vas bien et que ton Chemin fraternel est toujours aussi 'Riche' le 1er C:. en 1973 J.Sylvain SPICAROLEN dit Flamand La Couronne De Liberté qui t'embrasse Très Frat:. Email: js.spicarolen@gmail.com
Rédigé par Harpelyre le 08 juillet 2009
C'est avec beaucoup d'émotion et quelques larmes que je découvre cet article. En 1961, j'avais tout juste 15 ans et mes parents m'avaient mis en apprentissage chez Raoul, à Ivry. Je couchais chez Notre Mère Noyers, à la 'solo', où je partageais la chambre avec un pierreux jointé, dont je n'ai malheureusement retenu que le nom de famille, Gutierrez. Je dinais au 161, chez Notre Mère Basque (et la coterie Henri). J'allais au travail en faisant pratiquement toute la ligne du métro, flanqué de deux immenses compagnons allemands, et nous passions pas inaperçus. D'émerveillement en émerveillement, j'ai fait mien cet idéal compagnonnique, qui m'a valu, avec mon travail, la réfection en totalité d'une charpente d'église dans le pays bigouden, la une de Ouest-France, en mai 1983. Pour revenir à Raoul et aux vicissitudes de la Pendule, mon père, le Docteur René Malthête, et ma mère, petite-fille de Georges Méliès, ont tenté de l'aider, ma mère étant dans le milieu du cinéma. Mais mon Raoul était un sacré têtu de béarnais ! Ils avaient quand même obtenu, grâce à un ami des Sables d'Olonne, de le faire tourner un été, dans les casinos de la côte atlantique. Pour la petite histoire, et en supplément à la photo, Edouard Charles et Raoul Vergez étaient frères de réception, reçus tous deux à Paris à la Saint-Joseph 1927; Raoul avait 19 ans ! Jean-François MALTHETE
Rédigé par Charpentour93 le 24 juin 2009